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Jeudi 11 janvier 2007


    « Les gens que je croisais me dévisageaient en fronçant les sourcils. Apparemment, j'avais parlé à voix haute. J'ai mis ça sur le compte de la fatigue et je me suis promise de faire attention, mais ça n'a pas manqué de m'inquiéter un peu. Je n'en ai pas parlé à Natacha, mais elle m'a reparlé de ses grandes théories de souvenirs enfouis et je lui ai fait comprendre que ce n'était pas le moment sur un ton que j'ai regretté immédiatement. Pauvre Natacha. Elle a aussitôt changé de sujet, et a aussi abandonné l'idée de venir me faire dormir chez elle, persuadée que l'inquiétude des premiers instants était passée. Ce qu'elle aurait dû faire, mais force m'était de constater que ce n'était pas le cas. Dans cet appartement, et plus généralement dans cet immeuble vieux, un peu délabré, peu sécurisé, je sentais toujours une sensation de mal-être m'étreindre le coeur.

Le soir même, après avoir tourné le verrou, je me suis surprise à pousser ma commode devant la porte. Ca m'était venu sans que j'y réfléchisse. Je l'ai remise à sa place, j'ai pris un somnifère et je me suis écroulée comme une masse pour un sommeil peuplé de cauchemars et de petites filles au visage d'adulte larmoyant.


- Tu devrais en parler à ta mère, Mariam.

    Encore ? me suis-je exclamée en silence. Mais n'avait-elle donc que cette solution là à proposer ? J'avais été passer mon bonjour quotidien à Natacha qui m'avait retenue pour prendre un rêve, et je n'avais pas pu m'empêcher de lui avouer que je continuai à faire le même rêve. C'était donc ma faute si on en était arrivé à cette lamentable conclusion, mais ça aurait pu être pire. Elle ne m'avait encore sorti la carte d'aucun interprète de rêves.

- Pourquoi faire ? ai-je soupiré. Après tout, ils n'étaient pas là, ils ne peuvent vraiment pas savoir ce que les cambrioleurs ont fait quand je suis arrivée...

    Elle m'a dévisagée d'un drôle d'air et je me suis rendue compte de ce que je venais de dire. Pourtant, elle ne m'a posé aucune question, mais l'inquiétude qui se lisait dans son regard m'a exaspérée :

- Oh, bon sang ! Ne cherche pas des significations cachées partout, je suis fatiguée, je ne sais plus ce que je dis !

    Et puis je me suis levée pour rentrer chez moi. Mais qu'est ce qui me prenait, d'être aussi irritable et désagréable avec cette pauvre Natacha ? Surtout quand son plus grand crime était de se faire du souci pour moi ! En refermant la porte de son appartement, j'avais déjà honte de moi et je me suis promise de lui présenter mes excuses rapidement.

    Le soir venu, je n'ai réalisé que j'avais barricadé ma porte avec ma commode que lorsque j'étais déjà couchée, et trop fatiguée pour me relever. J'ai dormi mieux que toutes les autres nuits depuis le cambriolage. J'ai recommencé les nuits suivantes, mais le cauchemar a fini par revenir. De plus en plus oppressant, de plus en plus violent, et de plus en plus précis. Je ne parvenai plus vraiment à distinguer la frontière des violences qui étaient faites à cette enfant, qui m'étaient faites à moi. J'avais déjà acquis la certitude que les cambrioleurs étaient toujours sur place lorsque j'étais arrivée ; à présent j'étais envahie par la crainte de ce qu'ils avaient pu bien me faire. S'étaient-ils contentés de me faire taire ? »

 


Par Genn - Publié dans : Nouvelles et contes
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Mardi 9 janvier 2007



     « Le lendemain soir, lorsqu'elle est rentrée du travail, j'ai raconté mon cauchemar à Natacha. Une partie de moi ne le voulait pas, mais l'autre voulait encore moins affronter encore une nuit sans en avoir parlé à personne; Comme je m'y attendais, ça l'a inquiétée. Elle m'a sorti sa théorie sur l'interprétation des rêves, les souvenirs refoulés et les messages du subconscient. Pour elle, mon cauchemar signifiait à n'en pas douter que les cambrioleurs étaient encore sur place lorsque je suis arrivée, et qu'ils m'avaient violentée. C'est le fait que l'homme n'ait pas de visage, surtout, qui l'a convaincue, puisque le cambrioleur portait surement une cagoule pour masquer ses traits. Quant à la petite fille, et bien elle représentait ma propre impuissance face à ces hommes, et mon désir d'être protégée, réconfortée. Je dois dire que j'étais bien loin d'être de son avis, et je lui ai fait savoir avant qu'elle ne me propose de consulter un psychologue ou encore de me faire hypnotiser. On ne sait jamais, avec elle. Mais cela me travaillait, malgré tout. Il y avait plusieurs instants de ma vie dont je ne gardai aucun souvenir, et je ne pouvais pas attribuer cela qu'à un choc puisque je ne l'avais pas vu venir. Comment savoir ce qui s'était passé ? Je ne pouvais même pas dire combien de temps de souvenirs j'avais perdu.

    J'ai remercié Natacha de m'avoir écoutée et suis allée me coucher. J'étais épuisée par le manque de sommeil, mais j'étais également légèrement nerveuse. Nerveuse à l'idée de refaire encore le même cauchemar, d'une part, et nerveuse d'autre part à l'idée de ne pas réussir à trouver le sommeil. Ce qui, évidemment, ne m'a pas aidée. Au bout de deux bonnes heures à me tourner dans tous les sens dans mon lit, je me suis décidée à prendre un somnifère, ce que je ne fais jamais d'habitude. Mais là, c'était trop. Et au détriment de mes convictions, j'ai eu un sommeil presque calme.

    J'ai repris le travail dès le lendemain matin. Il faut croire que je n'étais pas totalement remise de mes nuits presque blanches, parce que le docteur Leferret s'est immédiatement rendu compte que quelque chose n'allait pas. De fil en aiguille, je lui ai avoué que j'avais été cambriolée mais n'ai rien ajouté sur le trou noir qui a suivi mon arrivée chez moi, ni sur mes cauchemars.

    - Hé bien, Mariam ! s'est-il écrié. C'est un sale coup, mais vous pouvez au moins vous estimer chanceuse de ne pas être arrivée pendant qu'ils étaient là ! Qui sait ce qu'ils auraient fait ? Ces gens là sont vraiment prêts à tout !

    Puis il m'a proposée de rentrer chez moi en avance, et j'ai apprécié sa gentillesse malgré la maladresse de sa réaction. J'ai refusé, bien entendu. D'une part parce que je refuse de changer quoique ce soit à mon quotidien et d'accorder ainsi trop d'importance à cet évènement, d'autre part parce que je n'avais pas franchement envie de revoir plus vite un appartement dans lequel je ne me sens plus vraiment en sécurité. Indubitablement, je me sentais à peu près partout plus à l'aise que chez moi, alors que j'avais adoré cet endroit dès que je l'avais visité. A l'époque, il faut dire que cet appartement avait un goût d'indépendance et le parfum agréable de ce que l'on ne doit qu'à soi-même. J'en aimais les moindres recoins et j'ignorais ses imperfections. Ce n'était pas que je ne l'aimais plus, non, mais sa vieillesse qui était un charme autrefois, était devenue une faiblesse. Une fragilité. Avec son minuscule verrou, avec sa timide serrure, comment s'y sentir à l'abri, en sécurité ? 

    Sur le chemin du retour, je me suis rendue compte que les paroles un peu étourdies du docteur Leferret m'avaient troublée. Je ne parvenais pas à me les sortir de la tête. " Vous pouvez vous estimer chanceuse de ne pas être arrivée pendant qu'ils étaient là. " Mais non, à mon arrivée ils étaient déjà partis ! " Qui sait ce qu'ils auraient fait ? " Ils auraient probablement seulement fui, pour ne pas avoir d'ennuis. C'étaient des cambrioleurs, pas des meurtriers. " Ces gens là sont vraiment prêts à tout !" Non, non. Ils n'ont rien fait. Ils n'auraient rien fait, ils n'étaient pas là ! »

 


Par Genn - Publié dans : Nouvelles et contes
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Dimanche 7 janvier 2007

    J'avais décidé, pour cette catégorie coup de coeur, d'éviter les livres trop célèbres et, si je ne pouvais m'empêcher de citer un auteur reconnu, d'au moins ne pas parler de leur plus fameux ouvrage. Mais pour le premier article, je me permets une exception ! Car comment ne pas ouvrir cette catégorie par le livre qui a quasiment bercé mon enfance, et qui m'a en tous cas fait découvrir l'univers de la science-fiction longtemps avant que je sois capable de comprendre et de ressentir son message - j'ai nommé Fahrenheit 451 !





    Je l'ai découvert avant mes dix ans, et depuis je l'ai tellement relu que... que je suis capable d'écrire son titre sans y faire de faute !

    Fahrenheit 451, the temperature at wich book-paper catches fire and burns, la température à laquelle les livres brûlent et se consument. Dans ce livre, Bradbury nous décrit une société futuriste où la consommation de masse règne en maîtresse, où la sociabilité se réduit à des relations futiles et superficielles et où la lecture, acte anti-social puisque solitaire et permettant la réflexion, est bannie.
Guy Montag, personnage principal du roman, est un de ceux qui qui traquent les lecteurs et réduisent leurs livres en fumée. La rencontre avec une jeune voisine va pourtant l'inciter à réfléchir sur la société, et sur la portée de ses actes...

    Fahrenheit 451 n'est pas, en réalité, un roman de science-fiction. C'est une réflexion sur notre propre société et ses dérives. Ecrit en 1953, il dénonce par métaphores la censure propre au maccarthisme et critique la volonté d'un gouvernement d'empêcher le peuple d'accéder à certaines idées et certaines connaissances. De même que ces relations sociales déshumanisées où l'amour est laissé de côté, où l'on ne parle que de futilités pour laisser de côté les choses essentielles, n'appartiennent pas à cette société futuriste mais sont plutôt un miroir de la nôtre, une évolution possible.

    Un roman qui fait froid dans le dos si on le lit selon ce point de vue, mais un roman à dévorer, à lire et à relire !

Quelques extraits pour vous mettre en bouche :


" Le plaisir d'incendier! Quel plaisir extraordinaire c'était de voir les choses se faire dévorer, de les voir noircir et se transformer. Les poings serrés sur l'embout de cuivre, armé de ce python géant qui crachait son venin de pétrole sur le monde, il sentait le sang battre à ses tempes, et ses mains devenaient celles d'un prodigieux chef d'orchestre dirigeant toutes les symphonies en feu majeur pour abattre les guenilles et les ruines carbonisées de l'Histoire. "

" Bourrez les gens de données combustibles, gorgez les de « faits », qu’ils se sentent gavés, mais absolument « brillants » côté information. Ils auront l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C’est la porte ouverte à la mélancolie. "

" - The first time we ever met, where was it, and when ?
- Why, it was at ...
She stopped.
- I don't know, she said
He was cold. - Can't you remember ?
- It's been so long.
- It's only ten years, that's all, only ten !
- Don't get excited, I'm trying to think.
She laughed an odd little laugh that went up and up.
- Funny, how funny not to remember where or when you met your husband of wife. "

Et pour les amateurs, je ne peux que vous conseiller les autres oeuvres de Bradbury, en particulier les Chroniques Martiennes.


Par Genn - Publié dans : Coup de coeur du dimanche
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Vendredi 5 janvier 2007

 


  « Le samedi soir, nous sommes sorties voir des amies chez qui nous avons passé la nuit à discuter de choses et d'autres, passant du futile à l'important et de l'important au futile avec naturel. C'était bon de pouvoir penser à autre chose, de pouvoir dormir en se sachant bien entourée. Le lendemain, nous avons remis. Et le soir venu, on a fini de remettre mon appartement en état, puis j'ai dîné chez Natacha. Elle a prétexté, pour me faire venir, un besoin de compagnie et mon propre désir de fuir la solitude m'a convaincue de rabaisser ma firté et d'accepter. Parce que je sais bien que derrière cette invitation, il y a le sous-entendu humiliant de la précarité de ma situation financière. Elle n'a pas tort, cela dit. les prochains mois risquent d'être durs.

    J'ai du refuser au moins pour la dixième fois de dormir chez elle, et je suis rentrée me coucher. La même envie de pousser la commode devant la porte m'a travaillée, mais j'ai résisté. Malgré ma fatigue, j'ai eu presque autant de mal que la veille à m'endormir. La nuit, le silence se fait assourdissant et le moindre bruit résonne comme un coup de gong. Je ne pourrai pas compter le nombre de fois où les pas de mes voisins dans leur appartement m'ont fait sursauter. Plusieurs fois même, il m'a semblé entendre la porte d'entrée et j'ai dû me retenir de ne pas aller vérifier. La peur n'entrera pas ici ! Et finalement, après m'être résolue à me faire une tisane, j'ai réussi à trouver le sommeil.

    Le cauchemar a pris la même forme que l'avant-veille. J'étais emprisonnée dans les ténèbres, je haletai, je suffoquai. Il y avait quelque chose de malveillant, de menaçant, tout près de moi et je n'arrivai ni à l'atteindre ni même à l'apercevoir. Je ne sais si j'essayai de me défendre contre cette chose, ou si, ayant conscience de rêver, je tentai de me réveiller, mais je ne parvenai ni à l'un ni à l'autre. Un homme sans visage est apparu et a abattu violemment la main, le poing serré. Sur moi ? Non. Sur une petite fille recroquevillée, qui pleurait et qui gémissait. Je me suis éveillée en sursaut, en sueurs. Comment se faisait-il que je fasse le même rêve, le même cauchemar plutôt, deux nuits de suite ? Moi qui n'avais plus eu de cauchemars depuis mon enfance ?

    J'avais furieusement envie d'en parler à quelqu'un. Mais à qui ? A ma mère, pour qu'elle me refasse les mêmes reproches sempiternels, à Natacha pour qu'elle s'inquiète? Non, hors de question. De toutes façons, ça n'avait probablement pas d'importance. J'ai essayé de me rendormir mais il me semblait que la chose tapie était au fond de mon cerveau s'était évadée et rôdait dans mon appartement. Je n'ai pas pu fermer l'oeil.


    J'ai passé la journée du lendemain à faire mes comptes et à réfléchir sur la manière de limiter mes dépenses. Natacha, mes voisins, mes amies travaillaient, le week-end était fini. Mais le docteur Leferret était en plein congrès, et j'avais encore deux jours de repos devant moi. Deux longs jours de désoeuvrement et de solitude... Toute seule, je n'avais pas le courage d'aller affronter la cruauté de l'hiver, et je suis restée chez moi toute la journée. Avec pour seule occupation, la question de mes dépenses. J'allais évidemment devoir limiter mes sorties, aller moins souvent au restaurant, me priver à droite à gauche. Mais le bilan n'était pas si catastrophique que ça. Le soir venu, je suis allée au cinéma pour ne pas croiser Natacha. Je n'avais pas envie de lui mentir lorsqu'elle me demanderait comment je me sentais. Et après la séance, je suis directement allée me coucher, une légère appréhension me nouant l'estomac.

    Ca n'a pas manqué, dès que j'ai réussi à trouver le sommeil mon cauchemar est revenu. Encore plus réel que les nuits précédentes. J'étais dans le noir, encore, mais j'y reconnaissais des formes. Des murs, des meubles. J'étais dans mon appartement ! Mais c'était comme si les choses n'étaient pas vraiment à leur place, je ne parvenais pas à m'y retrouver. J'ai senti la menace, à présent familière, arriver derrière moi, se déplacer en même temps que moi. Et l'homme sans traits est apparu. Son visage était exactement comme s'il portait une cagoule, et pourtant quelque chose en moi savait qu'il n'en portait pas. La petite fille s'est mise à pleurer tandis qu'il la battait, mais je ne me suis pas réveillée. Et l'homme s'est mis à frapper de plus en plus fort, faisant pleuvoir les coups sur son visage, son dos, ses bras, sans qu'elle ne puisse rien faire. Tout à coup, la petite fille a levé la tête et j'ai enfin aperçu son visage larmoyant. C'était le mien. Pas celui que j'avais quand j'étais petite, non. Le mien. C'est ma douleur à la gorge qui m'a réveillée, je crois. Je pleurai. »

 


Par Genn - Publié dans : Nouvelles et contes
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Mercredi 3 janvier 2007

   


« Heureusement, le cambriolage avait eu lieu un vendredi soir et j'avais le week-end et les deux jours de congrès du docteur Leferret pour me reposer et me réconcilier avec mon sommeil. Le matin, Natacha est passée voir si j'allais bien. Ma mine de déterrée ne lui a pas échappé. Elle a renouvelé sa proposition de me faire passer la nuit chez elle, et j'ai renouvelé mon refus. Je ne lui ai pas non plus raconté mon cauchemar, ça l'aurait sûrement inquiétée. Enfin, c'est ce que je me suis dit. Et puis je me suis avouée que c'était moi que ça inquiétait. J'avais peur des conclusions qu'elle tirerait de cette brêve vision et contre lesquelles je muselais mon esprit. Natacha croit dur comme fer aux messages des rêves et je ne suis pas loin de partager son avis, souvent. Et ce rêve... J'en suis sûre, j'ai vu un homme frapper une petite fille ressemblant étrangement à celle que j'ai été. Et je ne possède pas de tels souvenirs. C'est forcément lié à ce qui m'était arrivé hier. Mais justement... Qu'est ce qui m'est arrivé hier ? Je n'en ai plus aucun souvenir. La question, à laquelle je n'avais pas accordé d'importance au premier abord, devant les pertes que j'avais subies, a commencé à me travailler. Que s'est-il passé pendant ces instants dont je ne garde pas de souvenirs autres qu'une vague odeur et un grincement ? Les cambrioleurs étaient-ils toujours présents, ou non ? Et... Que m'ont-ils faits ?

- Tu devrais en parler à ta mère, Mariam.

    J'ai sursauté. Je m'étais perdue loin dans mes pensées, presque jusqu'à en oublier la présence de Natacha. Ma réaction l'a inquiétée, bien sûr. J'ai dû me concentrer pour me rappeler de ce qu'elle venait de me dire. En parler à ma mère ? Elle avait raison, comme toujours. La voix de la sagesse, Natacha. Et pourtant, elle n'est pas plus vieille que moi. Elle a eu vingt-et-un ans le mois dernier. Mais elle, sa séparation d'avec le cocon familial s'est faite en douceur et avec le consentement de ses parents, qu'elle adore et qui l'adorent. Elle a du mal à concevoir une famille où l'on ne communique pas et où l'on ne fait pas d'efforts pour comprendre et accepter les décisions des autres. Elle vit dans un nuage à des kilomètres de la terre ferme, la plupart du temps. Et la plupart du temps, je ne comprends vraiment pas comment elle réussit à m'influencer, avec ses grands yeux clairs, sa bouche en coeur et ses sourcils sérieux. Enfin. J'ai acquiescé et me suis exécutée.

- Qu'est-ce que tu veux de moi, de l'argent ?

    J'ai soupiré. Heureusement que je n'avais pas mis le haut-parleur, la réaction de ma mère aurait sûrement brisé les illusions de Natacha. Et la personne qui se le permettra aura affaire à moi ! Le monde a trop besoin de Natacha et de ses rêves sucrés. D'ailleurs, ma mère n'est pas si dure. Elle n'a tout simplement pas avalé mon départ de la maison, il y a quelques mois, et ses réactions épidermiques ne visent, la plupart du temps, qu'à m'atteindre. Désolée, maman, mais je te connais trop pour m'y laisser prendre !

- Maman, laisse un peu ta fierté de côté, tu veux ? Ca remonte à quand, la dernière fois que je t'ai demandé de l'argent ? Tu sais bien que je ne t'appelle pas pour ça. Il m'est simplement arrivé quelque chose, et je le dis à celle qui m'a mise au monde et élevée. C'est si bizarre ? Tu aurais préféré que je ne te le dise pas ?

- En tout cas, tu ne peux pas dire que je ne t'avais pas prévenue. Tu es partie trop jeune de la maison ! Tu n'étais pas assez mature ! Je parie que tu avais oublié de fermer la porte à clé, tiens. Parfois je me demande à quoi tu penses.

    La discussion a continué sur ce mode pendant une dizaine de minutes. Enfin, j'ai surtout beaucoup laissé parler ma mère. Elle a mon départ en travers de la gorge, et essaie comme elle peut de le décoincer. Je laisse faire, je sais qu'elle ne pense pas un mot de ce qu'elle dit et qu'avec le recul, elle s'en voudra. Je ne m'inquiète pas, ça finira par lui passer.

    J'ai raccroché en disant à Natacha que tout allait bien. Je ne sais pas si elle m'a crue ou non, mais elle a décidé de prendre mon week-end en main. Et énergique, la main ! Les activités se sont succédées à une vitesse affolante. D'abord, passer à l'hopital pour surveiller l'évolution de ce qui s'est révélé n'être qu'une ecchymose, puis au commissariat pour ne rien apprendre. Ensuite, Natacha m'a concocté ce qu'elle appelle un "plan de remise à niveau du moral", principalement à base de cinéma, de bar, de patisserie, de boutiques de vêtements et surtout de fous rires entre amies. Le week-end a été très agréable, même si me faire dépenser de l'argent après que j'en ai tant perdu n'était pas forcément l'idée du siècle. La présence de Natacha m'apaise toujours. De son point de vue, cette journée était ce qu'il me fallait pour me gonfler à bloc, comme elle l'a fait pour elle. Je ne comprendrai jamais comment ce genre d'activité pour rendre leur joli sourire aux Natacha. Quelque part, je jalouse sans doute leur capacité à tirer de la bonne humeur et des forces dans les petites joies de la vie. Comme par exemple essayer un nouveau vêtement et se découvrir jolie, dépenser de l'argent mis de côté sur un coup de tête ou dévorer des pâtisseries. A moi, il me faut bien plus, et c'est peut-être ce qui fait que les Natacha seront toujours plus heureuses que les Mariam. »


Par Genn - Publié dans : Nouvelles et contes
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